Conseils de CPA en prévision des tarifs douaniers américains

CPA Canada

Comment garder le cap en ces temps d’incertitude commerciale? Des CPA à travers le pays partagent leur expertise pour affronter des vents de face.

Des tarifs douaniers de 25 % visent la plupart des exportations canadiennes vers les États-Unis, et l’heure est aux préparatifs pour les entreprises. Les CPA mettent les bouchées doubles afin d’évaluer l’incidence de cette menace et d’élaborer des plans d’urgence pour les organisations. 

Trois CPA nous donnent leur point de vue sur la situation et offrent des conseils pour braver l’orage, à la lumière des solutions proposées à leurs clients : Claire Shawcross, associée fondatrice, SM Accounting Group (Surrey, C.-B.); Dan Nordqvist, associé, Padgett Business Services (Halifax, N.-É.); et Thomas Blonde, associé, Baker Tilly GWD (Elora, Ont.). 

Quelle a été l’incidence de la menace tarifaire sur la planification financière et budgétaire de vos clients?

Claire Shawcross : Certains ont choisi d’appuyer sur l’accélérateur, d’autres ont mis le pied sur le frein. Les clients qui expédient et vendent leurs produits aux États-Unis ont accéléré la production afin d’exporter le tout avant l’entrée en vigueur d’éventuels tarifs. Ils se sentaient bien navrés pour ceux qui n’avaient pas les moyens d’en faire autant. À l’inverse, des clients ont préféré mettre leurs activités sur la glace en attendant de connaître le fin mot de l’histoire. 

Dan Nordqvist : Certains restaurateurs se disent préoccupés par la hausse du coût des ingrédients en provenance des États-Unis, et surtout par son effet sur les prix au menu. Par exemple, combien en coûtera-t-il pour préparer une pizza? Nombre d’entre eux se tournent donc vers des fournisseurs locaux. Malheureusement, il est plutôt ardu de s’approvisionner localement en légumes pendant l’hiver. Et reste à savoir s’il y aura assez de fournisseurs locaux pour répondre à la demande et quel sera le prix à payer. Bon nombre de restaurateurs se demandent même s’ils devront fermer boutique. C’est l’ensemble du marché qui est plombé par l’incertitude actuelle, pas seulement les petites entreprises. 

Thomas Blonde : Le milieu agricole est aussi très ébranlé. Compte tenu du contexte, je recommande notamment à mes clients de vendre les céréales entreposées au plus tôt. Impossible de se prononcer sur le pouvoir d’achat, pour l’instant. Mais si le Canada impose bel et bien des tarifs, les consommateurs devront en tenir compte dans leur prise de décisions. Les agriculteurs qui doivent se procurer de l’équipement ou des matériaux de construction chez nos voisins du Sud risquent soit d’y penser à deux fois avant d’aller de l’avant, soit de foncer.  

Quelles stratégies, d’approvisionnement ou autre, peuvent aider les entreprises à répondre à la demande accrue en produits locaux?

Claire Shawcross : Notre priorité est de présenter les possibilités et les répercussions potentielles à nos clients afin qu’ils prennent des décisions éclairées. Par exemple, l’imposition de tarifs canadiens aurait une incidence directe sur les importateurs de biens. Les entreprises qui ne peuvent s’approvisionner localement devront revoir leurs prix de vente aux consommateurs. 

Dan Nordqvist : L’approvisionnement local figure en tête des solutions envisagées. Les entreprises étudient aussi les occasions d’affaires à l’étranger. Malgré le report des tarifs, plusieurs restent sur leurs gardes, craignant le calme avant la tempête. Les fournisseurs de services ne sont pas à l’abri des contrecoups : certains clients américains se montrent hésitants à poursuivre les ententes conclues, ce qui nuit à la situation financière des entreprises qui dépendent des activités de vente aux États-Unis. Miser sur la diversification et des partenariats nationaux est une bonne façon d’atténuer les risques. 

Thomas Blonde : L’important, c’est d’acheter local et de garder une longueur d’avance. Si vous avez passé une commande en prévision d’une livraison dans trois ou quatre mois, peut-être serait-il judicieux de devancer la date. Il est aussi possible de s’approvisionner dans d’autres pays. Vu les circonstances, certains préféreront acheter un tracteur Fendt, fabriqué en Allemagne, plutôt qu’un John Deere. Dans certains secteurs, particulièrement en agriculture, il est facile de s’approvisionner ailleurs qu’aux États-Unis. C’est délicat, parce que nos marchandises se négocient sur un marché mondial. Il est beaucoup plus coûteux, par exemple, de livrer des céréales en Arabie saoudite qu’aux États-Unis. Quoi qu’il en soit, les entreprises pourraient être davantage portées à explorer de nouveaux marchés.  

Quel impact l’incertitude tarifaire a-t-elle sur la façon dont vos clients gèrent leur chaîne d’approvisionnement?

Claire Shawcross : Des clients se sont empressés d’expédier leurs produits finis de l’autre côté de la frontière pour éviter d’éventuels tarifs. Le problème, c’est que le tout prend énormément d’espace dans leurs entrepôts... Et ce n’est pas donné.  

Dan Nordqvist : Les entreprises d’ici cherchent à soutenir l’économie locale et à trouver des solutions de rechange. Nombre d’entre elles envisagent désormais des ententes avec des fournisseurs locaux pour assurer la stabilité des prix, car refiler la facture aux consommateurs n’est pas une mince tâche. Récemment, une pizzeria s’est vu imposer des taxes supplémentaires après avoir commandé de l’équipement auprès d’un fournisseur américain – imprévu qui pourrait lui coûter des milliers de dollars. Résultat : l’entreprise a dû mettre de côté son projet de lancer un nouveau restaurant dans une zone touristique de la Nouvelle-Écosse. Or, tout délai risque d’empêcher l’ouverture du restaurant pendant la haute saison. Si les coûts continuent de grimper, l’entreprise pourrait être contrainte de demander du financement supplémentaire ou de changer de fournisseur – d’autres retards seraient alors à prévoir. 

Thomas Blonde : Le système canadien de gestion de l’offre protège les industries laitière et de la volaille. Il repose sur l’établissement de quotas d’importations et de prix fixes, applicables aux produits agricoles concernés. Certains sont d’avis que la situation actuelle mènera à un assouplissement de ces exigences, voire à leur élimination. Un tel changement entraînerait toutefois de lourdes conséquences. Les clients nous en parlent souvent; c’est une préoccupation bien réelle.  

Sur quelles techniques d’analyse financière vous appuyez-vous pour évaluer les implications sur les coûts du passage à des fournisseurs canadiens?

Claire Shawcross : Les comptables en entreprise peuvent se servir de l’analyse des coûts. À titre de fiscalistes externes, nous ne pourrons dresser un portrait fidèle de la situation qu’en fin d’exercice, voire après. Certains coûts seront étroitement liés au coût des stocks jusqu’à la vente de ces derniers. 

Dan Nordqvist : Lorsqu’on anticipe des changements sur le marché, comme des tarifs, je recommande toujours aux entreprises de procéder à une analyse de scénarios. L’idée, c’est d’évaluer le meilleur et le pire scénarios. Quelle serait l’incidence financière des tarifs? Deviendra-t-il trop coûteux d’importer des produits américains et plus rentable d’opter pour des fournisseurs locaux? Qu’arrivera-t-il, à l’inverse, si cette mesure tarifaire est abandonnée? Les analyses de scénarios ou de sensibilité permettent aux entreprises de vérifier la viabilité de leurs plans et de prendre des décisions éclairées, en fonction des issues possibles. Leurs choix sont ainsi guidés par des données et ne résultent pas d’un vent de panique. 

Thomas Blonde : Nous examinons les coûts et réalisons des analyses de sensibilité. Prenons le cas des producteurs de céréales ou d’oléagineux. Divers outils peuvent les protéger contre la volatilité du marché des produits de base, en l’occurrence les contrats de couverture, les contrats à terme de gré à gré et les contrats de base. Signer de tels contrats est une bonne façon de se mettre à l’abri du risque de change. 

Quels conseils donneriez-vous aux CPA qui évoluent au sein des secteurs les plus touchés par les menaces tarifaires?

Claire Shawcross : Assurez-vous de participer à l’élaboration du « plan d’attaque » de vos clients. Il faut analyser l’incidence potentielle des tarifs sur les intrants (ou exportations); déterminer s’il est réaliste de faire des achats anticipés ou d’accumuler des stocks; et évaluer si les économies qui en découleraient permettraient d’absorber les coûts supplémentaires à engager. Il importe aussi de savoir pour les entreprises d’ici s’il est possible de s’approvisionner au Canada. Ou s’il existe une version locale comparable d’un produit canadien vendu sur le marché américain. 

Dan Nordqvist : Maintenez une communication étroite avec vos clients. Les propriétaires d’entreprise, inquiets à juste titre, ne penseront pas nécessairement à vous consulter afin de définir des stratégies pour gérer les incertitudes. Or, il vous faudra travailler ensemble pour trouver des façons d’atténuer les risques, ou simplement pour mieux cerner les potentielles répercussions. Difficile de planifier en plein brouillard. Heureusement, l’analyse des hypothèses les plus défavorables permet de se préparer au pire, à l’instar des plans antisinistre.  

Thomas Blonde : Les CPA doivent s’appuyer sur des données concrètes, alors toute cette incertitude est plutôt déroutante. Les tarifs s’établiront-ils bel et bien à 25 %? Pendant combien d’années? De telles informations sont cruciales pour offrir une valeur ajoutée aux clients. Je dirais donc aux CPA de ne pas s’en faire s’ils peinent à conseiller leurs clients en la matière – nous sommes tous dans le même bateau.

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